Charlie Wilson’s War (2007) et le contrôle de la rumeur chez Kapferer

Charlie Wilson’s War[1] a comme sujet la réaction américaine face à l’invasion soviétique en Afghanistan, en août 1978. Les Américains avaient réservé de très faibles fonds pour la résistance antisoviétique en Afghanistan, l’accroissement progressif de ces fonds étant obtenu grâce aux efforts faits par le congressman américain Charlie Wilson (Tom Hanks). Poussé par son amie très influente Joanne Herring (Julia Roberts), Charlie rend visite au chef d’Etat du Pakistan, voit les camps de réfugiés afghans et, impressionné par ce qu’il a vu, décide d’initier une alliance avec le Pakistan, l’Arabie Saoudite, et autres pays musulmans pour financer les moudjahiddines et libérer les Afghans du contrôle soviétique. En même temps, il convainc le comité américain responsable des budgets de guerre d’augmenter les fonds pour la lutte antisoviétique en Afghanistan.

En parallèle à ce fil principal de l’histoire, il y a un autre qui nous intéresse plus dans cet essai: l’accusation faite à Charlie d’avoir prisé de la cocaïne, le scandale qui s’ensuit et la manière dont on peut profiter à une telle affaire.

  1. 1.      Les rumeurs selon Kapferer

 

La rumeur est « l’apparition et la circulation, dans le cadre de la société, des informations qui sont soit non pas encore confirmées publiquement par les sources officielles, soit démenties par celles-ci »[2]. Les rumeurs sont essentiellement liées à l’actualité. Elles ont aussi leurs publics spécifiques: une certaine ville, une certaine catégorie sociale, le public des communautés professionnelles etc.

Kapferer insiste sur le fait que les rumeurs ne sont pas une maladie sociale, il proteste contre la « psychiatrisation des rumeurs »[3]. Les rumeurs ont une fonction de liant social, elles font les gens parler, débattre ensemble ce qui leur semble important. Kapferer évoque le modèle de Shibutani, selon lequel la rumeur naît d’une délibération collective. L’ampleur de la rumeur est, selon Shibutani, fonction de l’importance et de l’ambiguïté du sujet de la rumeur[4]. Les rumeurs sont plus abondantes là où les informations officielles manquent ou bénéficient d’une mauvaise réputation (comme dans les anciens pays communistes, par exemple). Les rumeurs sont aussi une modalité de contrecarrer l’autorité et de la faire parler. Kapferer dit que c’est comme ça que la rumeur devient une sorte de contrepouvoir[5].  

Et aussi est-il que la véridicité des rumeurs n’influence pas leur diffusion. En fait, la vitesse de propagation des rumeurs dépend de la cohésion de la communauté[6].

La rumeur a aussi une fonction d’intégration sociale. On participe au groupe en véhiculant les rumeurs que le groupe soutient. En adoptant le point de vue du groupe on s’y intègre plus. Kapferer répond aussi à la question « pourquoi est-ce qu’on colporte les rumeurs? »[7]. La réponse serait qu’on colporte les rumeurs parce que celles-ci sont des nouvelles, parce qu’on veut savoir, convaincre, nous libérer, plaire, avoir de quoi parler entre nous.

Pour ce qui est de la crédibilité de la rumeur, elle dépend de la personne qui nous la communique, ou du médium (presse, radio, télévision). La crédibilité dépend de l’image que l’on se fait de la personne qui nous informe, de son intérêt dans la diffusion de la rumeur. Si l’on suppose une intention cachée, les chances de croire la rumeur diminuent. On n’apprend presque jamais une rumeur directement de la source qui l’a initiée: c’est toujours l’ami d’un ami qui a été témoin des événements qui font l’objet de la rumeur. Cet aspect décourage la vérification de l’authenticité des informations.

Kapferer identifie plusieurs acteurs qui participent à la création et la propagation d’une rumeur[8]: l’instigateur, l’interprète, le leader d’opinion, les apôtres, le récupérateur, ceux qui prennent plaisir à perpétuer la rumeur même en ne la croyant pas, les récepteurs passifs et les résistants. 

Comment meurent les rumeurs? Elles cessent de circuler parce qu’en exagérant de plus en plus elles perdent de leur crédibilité, parce que le contexte évolue. Mais il y a des rumeurs qui cessent d’exister pour réapparaître des années plus tard dans un autre espace. Il s’agit des « légendes urbaines ».

Selon le message que portent les rumeurs, Kapferer distingue neuf types de rumeurs qui apparaissent au long des époques et des continents: « le retour de Satan, le poison caché, le complot contre le pouvoir, les crises entretenues artificiellement, la peur de l’étranger, l’enlèvement des enfants, les maladies des leaders, leurs problèmes sentimentales, leur compromission financière ou leurs fraudes »[9].

Kapferer observe que la plupart des rumeurs sont sombres, mais il pense que s’est logique, une fois que toute information doit avoir une partie négative, autrement elle n’est pas une information et ne serait pas considérée comme digne d’être partagée. D’ailleurs, le mal crée la solidarité sociale et a un rôle de catharsis[10].

Les rumeurs ont un rôle important à jouer dans plusieurs domaines. Dans les investigations policières, dans le succès des stars de cinéma, dans la communication interne dans les firmes, dans le marketing, dans les finances, et dans la politique.

  1. 2.      Les rumeurs politiques et les médias

 

Les médias accélèrent la propagation des rumeurs et réduisent en même temps leur durée de vie. Elles cueillissent les rumeurs et les font connaître à une plus grande audience. Parfois elles ont leurs sources non officielles dans le gouvernement et dans les autres organismes politiques qui les tiennent au courant de ce qu’on parle à l’intérieur de ces institutions. Même si un principe du journalisme énonce la vérification des informations qu’on va publier, ce n’est pas toujours le cas.

«  Sur le terrain politique, la création des nouvelles de sensation fait partie des campagnes de déstabilisation. »[11] Les médias ne sont pas toujours neutres. Parfois elles sont des instruments politiques. Bien sûr, elles servent de support pour les campagnes électorales. On peut utiliser les médias pour déstabiliser les ennemis politiques au moment opportun. Une fois la rumeur entrée dans les média, c’est très difficile de la faire sortir.  

La rumeur est un outil politique convenable parce qu’elle cache d’habitude l’identité de la source, qui échappe ainsi à la responsabilité. Il est vrai que beaucoup de rumeurs sont dirigées contre les confrères.

Il y a quelques grands thèmes de la rumeur politique[12]: la main cachée (le pouvoir secret qui mène le jeu), l’accord secret, l’argent, la santé, le sexe, le langage double, l’immigration. Le dernier thème s’applique plutôt dans le cas de la France et de l’Amérique, je crois. Kapferer précise que ce n’est pas une liste exhaustive. La drogue, par exemple, est devenu un thème courant dans le monde contemporain.

Les rumeurs sont utiles dans la création de l’image d’un homme politique. Les rumeurs « s’insinuent dans les fissures de chacun, exploitent son point vulnérable en acquérrant ainsi une crédibilité forte: elles sembles plausibles »[13].

  1. 3.      Le démenti

 

Si on choisit de démentir une accusation, il faut ne pas la répéter. Il faut dissocier l’accusation de la personne (ou firme etc) accusée. On peut aussi essayer de transformer l’information négative dans une information positive. Il faut utiliser des personnes crédibles pour démentir la rumeur.

D’autres possibilités seraient celles de réorienter la rumeur en l’interprétant d’une autre manière ou on peut dire qu’il y a quelqu’un derrière la rumeur (un cerveau maléfique) qui a intérêt à répandre une information fausse. On peut aussi essayer de démontrer que les faits véhiculés par la rumeur ne sont pas possibles, de souligner les incohérences. Une autre voie serait celle de faire connaître au public les mécanismes psychologiques qui font en sorte que le public croie à la rumeur.[14]

  1. 4.      Charlie et la cocaïne. Présentation et analyse

 

Déclenchement de la rumeur

Le film commence par une scène qui montre Charlie, accompagné par une femme qui était apparue sur la couverture de Playboy, Crystal, et par un certain Paul Brown, entouré par des gens sous l’influence des narcotiques. Cette rencontre a lieu parce que Paul Brown et Crystal (amie de Charlie) veulent convaincre Charlie d’investir dans une émission à la télé dans laquelle Crystal serait la star. Charlie n’est pas d’accord à faire cela.

La scène ne fait ses effets dans le film que beaucoup de temps après, à un moment donné, dans la période où Charlie commence à faire des efforts pour accroître le budget pour la lutte antisoviétique en Afghanistan. L’une de ses secrétaires (il en avait environ cinq, toutes très belles) l’annonce que la Commission du Département de Justice va commencer une enquête à son sujet, parce que Paul Brown a déclaré qu’il a vu Charlie prisant neuf fois de la cocaïne dans un appartement de Los Angeles. En plus, Brian Ross, de NBC va transmettre la nouvelle.

L’image de Charlie et l’ambiguïté des faits

Premièrement, il faut argumenter que dans le cas présenté plus en haut, il s’agit bien d’une rumeur. On a l’apparition et la circulation dans le public – qui est, dans ce cas, la communauté des politiciens et aussi bien l’électorat de Charlie (les électeurs de Texas, directement intéressés du comportement de leur élu) – des informations qui viennent d’une source non officielle (Paul Brown) et qui sont ensuite, on va voir, démenties par ces sources. Il s’agit vraiment d’une rumeur politique, une qu’on rencontre souvent dans les scandales contemporains liés à la drogue et au sexe.

Kapferer, en répondant à la question pourquoi il y a des rumeurs politiques qui se propagent et d’autres qui meurent très vite, est d’avis que la rumeur circule seulement si ce qu’elle raconte colle sur l’image de la personne incriminée. Parce que la consonance cognitive ne permet pas autre chose . Suivant Festinger, « lorsque la dissonance est présente, outre l’essai de la réduire, la personne évitera activement les situations et les informations qui sont susceptibles d’accroître la dissonance »[15]. Cela explique pourquoi les rumeurs qui ne soutiennent pas ce que le public croit déjà ne survivent pas.

L’image de Charlie est celle d’un homme très sociable, très mondain, qui a des relations courtes avec des femmes, qui aime les femmes et qui est aimé par elles. Il a des relations avec des personnes influentes, même s’il n’est pas quelqu’un de très connu, on ne connaît pas ce qu’il a fait depuis qu’il est entré en politique. Mais surtout, il apprécie les plaisirs. Ses préférés – les femmes et le whiskey. C’est un type qui aurait pu priser de la cocaïne. C’est pour cela que la rumeur circule dans la presse et dans le public.

L’action anti-rumeur

Tout au long du film, Charlie ne dit pas « je n’ai pas fait ça ». Il évite de répondre. La lutte pour défendre son image se déroule comme suit.

Premièrement, ses secrétaires rédigent sa déclaration officielle qui dit qu’il vient de joindre ses collègues politiciens, enquêtés, eux, depuis dix-huit mois sans résultat (elle n’est donc pas sérieuse, la Commission), qu’il n’est pas accusé ni n’a été interrogé par la Commission (informations que le public peut vérifier, donc crédibles), qu’il nie toute accusation de « comportement illégal » (il ne répète donc pas l’accusation pour ne pas la fixer dans le cerveaux des gens) et qu’il va coopérer avec les enquêteurs. Le message transmis est ainsi celui qu’il n’a rien à cacher.

Ensuite, il appelle Stu. Stu est un personnage qui n’apparaît pas dans le film, on comprend qu’il est le conseiller de Charlie. C’est l’homme de l’ombre qui arrange les choses. Il pose des questions à Charlie pour savoir ce qui s’est passé, pour anticiper le cours de l’enquête et faire les mouvements nécessaires.

A la question posé à Charlie par Washington Post, s’il a jamais été dans un établissement de réhabilitation, une de ses secrétaire rédige une merveilleuse réponse: « je n’y ai pas été, parce qu’on ne serve pas de whiskey là ». Par cette réponse pleine d’ironie et d’humour, il gagne la sympathie du public. Il se crée une complicité avec le public et une image de bon viveur traditionnel, qui ironise les amateurs de drogues.

Finalement, on sent que c’est grâce à Stu que Crystal déclare qu’elle a vu Charlie prisant de la cocaïne dans les Iles Cayman. Et, quelle ironie, les Iles Cayman n’étaient pas sous la juridiction du Département de Justice.

Et ainsi Charlie est acquitté officiellement par la Commission.

Comment la rumeur a été utile à Charlie

En premier lieu, la rumeur a accru sa popularité (d’ailleurs, à la fin du film il est réélu).

Deuxièmement, grâce au fait que les médias étaient occupées avec ce scandale, leur vigilance a été diminuée et Charlie a pu s’occuper sans souci de son plan de lutte antisoviétique. Il a pu obtenir la multiplication extraordinaire des fonds sans qu’il y ait protestation de la part de la presse.

  1. 5.      Les rumeurs pour moi

 

On peut regarder Charlie Wilson’s War comme l’inverse de Wag the Dog[16], parce que, tandis que dans le premier on voit seulement l’homme politique (Charlie) et non pas son conseiller (Stu), dans le dernier on voit seulement le conseiller (Conrad), et pas du tout l’homme politique (le président). En tous cas, rares sont les situations où les coulisses sont montrées au grand public.

Pour ce qui est de la Roumanie, j’ai toujours voulu savoir qui a été « negociatorul părții române », comme on disait à l’époque de l’enlèvement des trois journalistes roumains en Irak. C’était une situation très confuse, on manquait des informations officielles et cela a prédisposé le public à véhiculer toute sorte de rumeurs sur le sujet. Les choses ne sont pas claires ni aujourd’hui, mais les rumeurs se sont arrêtées, l’affaire n’est plus d’actualité.

Je crois que les rumeurs peuvent être contrôlées si on dispose d’un appareil de ressources humaines très spécialisé en discours public et en stratégie. Je pense ici aux rumeurs qui sont dirigées contre les personnes publiques, plus précisément les politiciens. Je ne sais pas si nos politiciens roumains sont devenus plus modestes et laissent les conseillers faire leur travail. Car je crois qu’ils ont cette tendance à faire eux-mêmes, de dire ce qu’ils veulent, de ne pas écouter les spécialistes et adopter le comportement qu’ils recommandent. Quand même, si l’on compare une photo de Băsescu au début de son mandat avec une photo récente, la différence est énorme. L’évolution est plus claire au niveau de l’image, mais on la remarque aussi au niveau du discours, même si Băsescu semble avoir gardé sa spontanéité. En tout cas, mon opinion est que, chez nous, l’orgueil est plus grand que la peur, c’est pour cela que nos politiciens ne font pas tellement confiance aux spécialistes. 

 Simina DIACONU

Bibliographie

 

Livres

FESTINGER, Leon, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford University Press, Stanford 

KAPFERER, Jean-Noel, Zvonurile, Humanitas, Bucuresti, 2006

SHIBUTANI, Tamotsu, Improvised News : A Sociological Study of Rumor, Bobbs Merrill, Indianapolis, 1966

Internet

http://www.imdb.com


[1] http://www.imdb.com/title/tt0472062/

[2] Jean-Noel KAPFERER, Zvonurile, Humanitas, Bucuresti, 2006, p. 67

[3] Ibidem, p. 62

[4] Ibidem, p. 60

[5] Ibidem, p. 67

[6] Ibidem, p. 112

[7] Ibidem, p. 99

[8] Ibidem, pp. 150-152

[9] Ibidem, p. 185

[10] Ibidem, p. 190

[11] Ibidem, p. 114

[12] Ibidem, p. 280

[13] Ibidem, p. 285

[14] Ibidem, pp. 312-323

[15] Leon FESTINGER, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford University Press, Stanford, 1957, p. 3

[16] http://www.imdb.com/title/tt0120885/

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