L’identité européenne et les DOM-ROM

Définition des concepts théoriques

 

Le terme „identité” est tellement controversé que je préfère utiliser une définition de dictionnaire, plus impersonnelle, pour esquisser ses contours. Une définition plus large se fera entendue au cours de la présentation des débats qui entourent ce concept. L’identité est donc „sameness of essential or generic character in different instances; sameness in all that constitutes the objective reality of a thing”[1].

DOM-ROM est l’acronyme utilisé pour désigner les départements et les régions d’outre-mer qui appartiennent à la France. Pour des raisons de précision je vais utiliser cette appellation, bien qu’elle ne soit plus retenue par la Constitution française révisée en 2003. Les DOM-ROM comprennent la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion. Les DOM-ROM font partie, avec les collectivités d’outre-mer, la Nouvelle Calédonie et les Terres australes et antarctiques françaises, de ce qu’on appelle généralement la France d’outre-mer.

Enonciation de la problématique

 

Ce qui est intéressant en ce qui concerne les DOM-ROM, c’est leur statut de régions ultrapériphériques de l’Union européenne. Est-ce que l’appartenance de ces territoires éloignés à l’Union européenne est en cohérence avec ce qu’on appelle identité européenne ? Est-ce les critères géographique, géopolitique, historique sont encore valables si appliqués à la caractérisation d’une communauté européenne pluricontinentale ? Qu’est-ce qu’être Européen ?

Méthodologie

Je vais développer une approche théorique basée surtout sur des articles académiques publiés dans des journaux tels European Journal of Social Theory ou The Political Quarterly. Dans la première partie je parle de l’Union européenne, de sa construction dans le temps et de ses perspectives à l’avenir. Dans la deuxième section je m’occupe des DOM-ROM et dans la troisième je traite des débats sur l’identité européenne en investiguant les profondeurs du concept et son importance. Ensuite, c’est le moment d’essayer de faire le point dans les conclusions.

  1. 1.      L’Union européenne

 

L’idée de l’unité européenne n’est pas nouvelle, elle remonte à la fin du Moyen-âge, passe par l’Illuminisme et les révolutions française et américaine, par le pan européanisme, par le sentiment d’une communauté d’histoire et de destinée qui revient dans certaines périodes à l’esprit des Européens.

Le Traité instituant la Communauté européenne du charbon et de l’acier est signé en avril 1951. Celle-ci comprend 6 membres : la France, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Italie, le Luxembourg et la Belgique. En 1957 sont signés les Traités de Rome qui créent la CEE et la CEEA. L’Union suit ultérieurement un processus d’élargissement avec plusieurs vagues : en 1973 adhèrent le Royaume-Uni, le Danemark, la Norvège, et l’Irlande, en 1981 adhère la Grèce, en 1986 l’Espagne et le Portugal, en 1995 c’est le temps pour l’Autriche, la Suède et la Finlande de rejoindre l’Union, en 2004 ce sont le Chypre, l’Estonie, la Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquiet la  Slovénie et en 2007 la Bulgarie et la Roumanie.

L’Acte Unique Européen est signé en 1986, le Traité de Maastricht en 1992, le Traité d’Amsterdam en 1997 et en 2001 est signé le Traité de Nice. Ces actes constitutifs, régulateurs accroissent le pouvoir de l’Union, réglementent son fonctionnement et ses institutions et la rendent plus solide du point de vue du droit. On est passé d’une communauté à une union. Mais est-ce que tous ces traités ont une valeur emotionnelle pour les citoyens européens? En dehors de cette montagne de papier qui vient à l’esprit lorsqu’on dit généralement „droit”, „norme”, est-ce qu’il y a encore quelque chose ?

Dans le contexte de la libre circulation des personnes dans l’espace européen et en liaison avec sa thèse – qui dit qu’une communication entre les gens rendue plus facile par la technologie ne mène pas à une meilleure compréhension réciproque – Dominique Wolton affirme que „le tourisme véhicule et réifie les stéréotypes, car on ne peut pas aborder l’autre que protégé par ses propres stéréotypes. Mais il est aussi un facteur d’ouverture et d’intérêt”[2]. A l’époque de la mondialisation, il est difficile de prédire les effets de ces libéralisations.

Est-ce qu’une communauté de statut – citoyens européens égaux – mène à une identité commune ? Parce que la vue générale c’est que le succès de l’Union européenne dépend de la puissance de cette identité européenne, car il ne peut pas y avoir de projet politique commun sans le sentiment de partager les mêmes objectifs, d’avoir une vision commune qui découle d’une manière commune de juger les choses. Sans identité commune forte, l’avenir de l’Union semble compromis par la revitalisation de l’esprit local, des nationalismes et séparatismes.

Il y a aussi des regards optimistes sur l’avenir du processus de la construction européenne et sur celui de l’une plus claire définition de l’identité européenne. Peter Preston, dans son article ” Reading the Ongoing Changes : European Identities[3], voit l’évolution de l’identité européenne d’un point de vue historique. Après le désastre qui est survenu suite à la Deuxième guerre mondiale, l’Europe a initié un processus de reconstruction et de réconciliation en se divisant en même temps dans deux blocs, l’Ouest et l’Est, selon le critère de l’idéologie : la démocratie libérale, d’un côté, et le socialisme, de l’autre. A ce moment là, l’identité européenne était du positionnement stratégique et géopolitique des deux parties du continent. A la fin de la Guerre froide, les deux Europes se sont rencontrées à nouveau et les différences de mentalité ont été rendues plus visibles par la nouvelle proximité idéologique.

C’est la période de l’émancipation de l’Union européenne. L’Union soviétique n’est plus un pôle de pouvoir politique et de menace, c’est un partenaire économique. L’influence très forte des Etats-Unis sur l’Union européenne diminue suite à la divergence d’opinion et d’action dans le contexte de l’invasion de l’Iraq en 2003. La Chine est maintenant le plus important partenaire commercial de l’Union européenne. Il y a aussi l’idée de récupérer les anciens pays communistes de l’Europe de l’Est, de les inclure dans un projet européen commun. C’est pour eux une occasion de dépasser l’expérience socialiste, de revenir à la démocratie, à la liberté.

Une fois émancipée, l’Union européenne peut se préoccuper des affaires domestiques, parmi lesquelles le débat sur une identité commune est l’une des plus en vogue. Preston considère qu’en se penchant de manière plus sérieuse sur l’histoire récente de l’Europe, avec ses guerres, ses idéologies, ces nationalismes, ces projets politiques communs, on va pouvoir démontrer l’existence d’une vraie identité européenne. Il distingue entre les membres de l’Union européenne, des Etats orientés vers le passé, tels la Grande Bretagne, des Etats orienté vers l’avenir et vers une plus forte union, tels les pays du Sud et de l’Est de l’Europe, et des Etats indécis comme la Pologne, les Etats de Scandinavie et les pays baltes. Mais Preston ne considère pas cette différence de positions comme problématique, mais comme source d’évolution.

  1. 2.      DOM-ROM

 

Le statut de ces zones par rapport à l’Union européenne est réglementé par le Traité de Rome. L’article 299, l’alinéa 2, de la version révisée du Traité instituant la Communauté européenne stipule :

„Les dispositions du présent traité sont applicables aux départements français d’outre-mer, aux Açores, à Madère et aux îles Canaries.

Toutefois, compte tenu de la situation économique et sociale structurelle des départements français d’outre-mer, des Açores, de Madère et des îles Canaries, qui est aggravée par leur éloignement, l’insularité, leur faible superficie, le relief et le climat difficiles, leur dépendance économique vis-à-vis d’un petit nombre de produits, facteurs dont la permanence et la combinaison nuisent gravement à leur développement, le Conseil, statuant à la majorité qualifiée sur proposition de la Commission et après consultation du Parlement européen, arrête des mesures spécifiques visant, en particulier, à fixer les conditions de l’application du présent traité à ces régions, y compris les politiques communes.

Le Conseil, en arrêtant les mesures visées au deuxième alinéa, tient compte des domaines tels que les politiques douanières et commerciales, la politique fiscale, les zones franches, les politiques dans les domaines de l’agriculture et de la pêche, les conditions d’approvisionnement en matières premières et en biens de consommation de première nécessité, les aides d’État, et les conditions d’accès aux fonds structurels et aux programmes horizontaux de la Communauté. „[4]

Bref, les DOM-ROM sont dans la même situation que tous les pays membres, des mesures spéciales étant souhaitées pour les amener au même niveau de développement que les autres membres.

Peo Hansen, de l’Université Linköping, en Suède, traite de la situation des territoires ultraperiphériques de l’Union européenne, dans la section „The Non-European Europe” de son article[5]. Il dit que dans les régions ultrapériphériques, les individus sont des citoyens européens de pleins droits : ils peuvent voter pour le Parlement européen, résider ou voyager sur le territoire de l’Union. L’auteur remarque un fait intéressant, il lui semble que formellement ces régions sont plus intégrées que la Suède, le Danemark et la Grande-Bretagne, vu que ces pays n’ont pas adopté la monnaie unique, tandis que les régions oui.

Hansen est assez intrigué par le manque de réflexion sur le paradoxe d’une identité européenne qui en théorie peut se manifester un peu loin du continent lui-même : „Ce qui est laissé de côté dans les cartes imaginaires de l’Union européenne c’est la situation que l’Union européenne s’étend à présent dans l’Afrique, l’Amérique du Sud, les Caraïbes et l’Océan indien, que les citoyens „européens” habitent dans les zones de l’Atlantique du Sud et du Pacifique du Sud, et que les l’Union européenne voisine, pour ce qui est du territoire, des pays comme le Maroc et le Brésil”[6].

Hansen parle aussi du cas intéressant du Maroc, qui a déposé sa candidature pour devenir membre de l’Union européenne en 1986. Cet Etat a été rejeté en base du Traité de Rome qui stipule que seulement les Etats européens peuvent faire partie de l’Union. Mais alors les Etats comme la France, qui ont des territoires sur d’autres continents ? C’est paradoxal et problématique.

  1. 3.      L’identité européenne

 

L’identité politique est un sujet très disputé de nos jours. Il y a identité individuelle et identité collective. La distinction entre les deux, en dehors du nombre, pourrait être celle que l’identité collective est toujours consciente, parce qu’elle est choisie, tandis que toutes les appartenances qu’un individu a ne sont pas conscientes. L’identité politique peut exister sans identité de culture ?

La plus forte identité politique depuis la fin du XVIIIe siècle, c’est l’identité nationale. Une nation se forme par une communauté de langue, par les mythes qui parlent de l’origine commune d’un peuple, des symboles, des valeurs, d’une certaine vision sur le bien commun, par les racines ethniques communes (ces traits sont plus caractéristiques aux nationalismes est-européens), un territoire commun, des lois communes (les nationalismes occidentaux). Cette distinction est faite par Anthony Smith dans son article „National Identity and the Idea of European Union„.[7]

La question si les identités nationales empêchent la constitution d’une identité européenne est très débattue. Les faits disent que la majorité des citoyens européens mettent l’identité européenne en dessous de celle nationale.

La question de savoir s’il existe bien une identité collective européenne et de pouvoir la définir a une importance majeure dans le débat sur l’espace public européen. Dans son article, „An Emerging European Public Sphere”[8], Oddvar Eriksen est d’avis qu’il y a vraiment un espace de communication européen, mais pas encore une identité collective. Ce fait pose problème vu que l’espace public produit une opinion publique qui a le pouvoir d’influencer les décisions prises par les autorités de l’Union européenne, et qu’avec un espace public qui ne se base pas sur une communauté de pensée, sur une identité commune reconnue, les Européens perdent cette capacité de jour en rôle politique crédible.

L’espace public, tel qu’il était conçu par les anciens, présupposait une communauté d’intérêts, de préoccupations et de valeurs, une vision commune du bien public. La délibération menait à la prise des décisions, délibération était synonyme de gouvernement. Par contre, dans les polis modernes dans lesquelles nous vivons, l’espace public est construit en opposition au gouvernement et se place dans la société civile[9]. Erikson fait appel à la pensée de Habermas pour définir ce que c’est une identité collective moderne. Habermas pense qu’une identité post-nationale est possible. Il s’agit d’une identité construite sur la solidarité des étrangers, sur le respect réciproque et qui naît de „la pratique d’identifier ce qui est commun en se basant sur une compréhension de soi collective”[10]. C’est une identité rationnelle, volontaire et consciente qui est vue comme viable au sein de l’Union européenne.

Mais la validité ou la rigueur du concept d’”identité collective” n’est pas toujours reconnue. Cathleen Kantner, de l’Université de Berlin, traite de ce problème dans son article „Collective Identity as Shared Ethical Self-Understanding : the Case of the Emerging European Identity[11]. Elle condamne la confusion de plusieurs dimensions analytiques de ce concept, qui a mené à la considération très répandue que l’identité collective soit une condition sine qua non de la légitimité de gouvernement de l’Union européenne.

 Kantner pense qu’il est nécessaire de redéfinir ce concept à l’aide des perspectives de philosophie analytique. Elle affirme que „l’identité tend d’être un concept catch-all pour les supposées fortes bases morales de l’ordre sociale et politique”[12]. Elle croit que l’identité collective est importante et visible au moment des conflits et de sacrifices. Une erreur qui est faite lorsqu’on pense à l’identité collective est d’établir le nombre, la quantité comme critère d’identification, et c’est une erreur parce que, de telle manière, on traite les hommes comme des objets : il y a des gens qui sont considérés comme appartenant à un groupe mais cette appartenance n’est peut-être pas consciente de sa part, ou elle n’est pas significative pour lui. On peut penser, par la suite, qu’une meilleur appellation serait celle d’identité qualitative, qui rend compte du degré d’implication d’un individu dans un groupe et qui fait référence à une compréhension éthique de soi du groupe.

En suivant une analyse du langage naturel, la philosophie analytique qui s’est intéressé au sujet de l’identité a fait une distinction entre les types d’appartenances en se penchant sur le pronom „nous”, qui signifie l’appartenance à une communauté. On a ainsi le „nous1” qui se réfère à l’identité universelle, tous les hommes capables de raisonner et d’agir en faisant partie. Il y a ensuite deux autres types de nous – „nous2 commercium” et „nous2 communio” : la première identité fait référence à des groupes unis par la poursuite des intérêts communs sans éprouver une inter-compréhension éthique, tandis que la deuxième désigne des groupes qui se proposent des projets collectifs et qui manifestent une forte inter-compréhension éthique. La première identité collective est faible, tandis que l’autre est forte.

Le „nous2 commercium” s’est déjà développé au sein de l’Union européenne. Les sondages montrent que les citoyens européens considèrent comme profitable leur appartenance à l’Union et s’intéressent à ses politiques.

Le „nous2 communio” est très fort et il est rendu visible surtout en période de crise ou d’initiation d’un projet collectif. 10% des citoyens européens affirment mettre leur identité européenne sur le premier plan, en la considérant comme plus importante pour eux. 47% des citoyens européens associent l’Union européenne avec un sentiment de fierté.[13] Kantner pense que pour accroître le degré de ce type d’identité en ce qui concerne les Européens, il faut ouvrir le débat sur les questions qui sont considérées importantes par les citoyens européens, sur le choix des politiques, parce que le développement de ce type fort d’identité est encouragé par le conflit politique.

 

 

 

Conclusions

 

On peut conclure par dire qu’être Européen signifie en dernière instance se sentir européen, n’importent latitude et longitude. Il s’agit d’une adhésion à un avenir commun plutôt que la mémoire d’une histoire commune.

 Simina DIACONU

 

 

  

Bibliographie

 

Livres

HABERMAS, Jurgen, Après l’Etat-Nation. Une nouvelle constellation du politique, Fayard, Paris, 2000

WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Flammarion, Paris, 2003

Articles

ERIKSEN, Erik Oddvar, „An Emerging European Public Sphere”, European Journal of Social Theory, vol. 8, no 3, 2005

HANSEN, Peo, „European Integration, European Identity and the Colonial Connection”, European Journal of Social Theory, vol. 5, no 4, 2002

KANTNER, Cathleen, „Collective Identity as Shared Ethical Self-Understanding : the Case of the Emerging European Identity”, European Journal of Social Theory, vol. 9, no 4, 2006

PRESTON, Peter, „Reading the Ongoing Changes : European Identities”, The Political Quarterly, Spring, 2005

SMITH, Anthony, „National Identity and the Idea of European Union”, International Affairs, vol. 68, no 1, 1992 

Sites

http://eur-lex.europa.eu/fr/treaties/dat/12002E/htm/C_2002325FR.003301.html

http://www.merriam-webster.com/dictionary/


[1] http://www.merriam-webster.com/dictionary/identity consulté le 7 janvier 2007

[2] WOLTON, Dominique, L’autre mondialisation, Paris, Flammarion, 2003, p. 115

[3] Peter PRESTON, „Reading the Ongoing Changes : European Identities”, The Political Quarterly, Spring, 2005, pp. 497-504

[4] http://eur-lex.europa.eu/fr/treaties/dat/12002E/htm/C_2002325FR.003301.html consulté le 9 janvier 2007

[5] Peo HANSEN, „European Integration, European Identity and the Colonial Connection”, European Journal of Social Theory, vol. 5, no 4, 2002, pp. 483-498

[6] Ibidem, p. 489

[7] Anthony SMITH, „National Identity and the Idea of European Union”, International Affairs, vol. 68, no 1, 1992, pp. 55-76

[8] Erik Oddvar ERIKSEN, „An Emerging European Public Sphere”, European Journal of Social Theory, vol. 8, no 3, 2005, pp. 341-363

[9] Ibidem, p. 344

[10] Ibidem

[11] Cathleen KANTNER, „Collective Identity as Shared Ethical Self-Understanding : the Case of the Emerging European Identity”, European Journal of Social Theory, vol. 9, no 4, 2006, pp. 501-523

[12] Ibidem, p. 506

[13] Ibidem, p. 514

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