Une journée d’Ivan Dénissovitch (Alexandre Soljénitsyne)

Le roman Une journée d’Ivan Dénissovitch, un pionnier des ouvrages traitant des camps soviétiques et de leur drame, est paru en URSS en 1962. Restées hors de l’imaginaire de la plupart de la population, les réalités du bagne n’étaient connues que par les autorités communistes, les détenus et l’administration des camps. L’expérience concentrationnaire était difficile à transmettre: pour l’entendre, il fallait la partager. Passant des années, des dizaines d’années dans le camp, les réchappés du Goulag n’avaient pas l’envie de revivre cette expérience en la communiquant. La peur encourageait leur silence.

Le livre d’Alexandre Soljénitsyne a pu être publié grâce à plusieurs contextes. Le XXe Congrès du PC, et ensuite le XXIIe, ont reconnu les crimes de Staline, les victimes en ont été réhabilitées. Khrouchtchev, au pouvoir depuis la mort de Staline en 1953, était intéressé à dénigrer l’image de l’ancien leader du parti, pour s’élever lui-même par contraste. Comme il n’a pas vu dans le texte une attaque au système, il a permis sa parution.

Soljénitsyne a passé lui-même onze ans en captivité. Cette expérience de sa vie allait être pleinement exploitée en sujet littéraire. Une journée d’Ivan Dénissovitch sert de point de départ vers la conception d’un livre plus complexe et ambitieux, l’Archipel du Goulag, une grande oeuvre de la littérature concentrationnaire, à côté d’Une voix dans le choeur, par Siniavski, du Journal d’un condamné à mort, par Kouznetsov etc.

Une journée d’Ivan Dénissovitch est un roman paysan, dont le personnage central est un moujik d’une quarantaine d’années de la Russie centrale, Choukhov, matricule CH-854 de la brigade 104. Il a passé huit ans de captivité dans le camp, mais sa détention est  commencée à Oust-Ijma, un camp au régime commun, où il était payé trente roubles pour son travail, tandis que dans le camp de la steppe khazakhe, où se trouve Choukhov au début de l’année 1951, il ne reçoit pas de l’argent pour son travail et n’a même pas la permission d’en garder: c’est un régime de bagne.

Choukhov est condamné pour dix ans. Il lui restent encore deux ans à passer dans le camp. Mais ”une expiration de peine, dans ce camp, on n’a jamais vu ça encore[1]”. Il garde toujours le doute d’une rallonge de la peine: ”Est-ce qu’on ne va pas lui flanquer dessus encore dix ans de rallonge?[2]”. Choukhov ne croit plus à la constance des lois (”la loi, ça se retourne”). Il y a eu pour beaucoup de détenus des prolongements de peines gratuits, discrétionnaires. La confiance dans la loi, dans la justice est en fait dissoute dès le début: s’il se trouve dans le camp pour espionnage, tandis qu’il est innocent, alors pourquoi faire confiance à sa libération puisque ce sont les mêmes autorités qui la lui accorderaient. ”Ici, on ne regarde pas plus loin que le bout de son nez. Et il n’y a pas le temps de penser, de se demander comment vous avez fait pour arriver là et comment vous en réchapperez[3]”.

Toujours sur les abus du régime: ”Avant, c’était la belle époque: on vous donnait dix ans, à tout le monde, et tous de pareil au même. Seulement, en 49, le tarif a monté: vingt-cinq ans par tête, toujours à vue de nez[4]”. Et encore: ”Tous ceux qui ont fini leur peine pendant la guerre, il y a eu pour eux une disposition spéciale: on les a gardé jusqu’en 46[5]”. On voit que les peines ne diffèrent pas d’une accusation à l’autre, ne sont pas définitives dans le sens qu’elles se prolongent au bon gré des autorités, mais pour ainsi dire, elles se définitivent de plus en plus.

Choukhov, lui, est au camp pour trahison de la Patrie: c’est son dossier qui en témoigne, et pas la vérité des faits. Il avait signé une déclaration qui attestait qu’il s’était rendu aux Allemands, pour s’évader ensuite en vue d’accomplir une mission pour les services de renseignement de l’ennemi. En signant, il est resté en vie.

Ce qui s’est passé en effet, c’est beaucoup moins fantastique. Le 23 juin 1941, Choukhov était parti de chez soi pour faire la guerre. En février 1942, leur armée s’était faite encercler sur le front Nord-Ouest. Il n’y avait pas des avions pour parachuter de la nourriture, la munition était consommée. Les Allemands les avaient faits prisonniers par groupes. Il a passé deux jours de prisonniérat, mais pas dans le camp allemand, mais dans la forêt. Avant d’être emmené dans le camp ennemi, il s’était évadé avec quatre compagnons. Rejoignant les lignes soviétiques, trois d’eux ont été tués. Si Choukhov avait dit qu’il s’était égaré dans la forêt, il n’aurait été probablement pas accusé d’être un agent fasciste. Mais il avait été honnête. Il en a supporté les conséquences.

Les compagnons de brigade de Choukhov ont eux aussi des histoires révélatrices. Leur brigadier, Turine, est dans son dix-neuvième année de détention. Il avait été ”chassé de l’Armée Rouge comme fils de koulak”. ”A cause qu’il redouble sa peine, c’est un vrai enfant du Goulag. Et il connaît les usages du camp comme pas un.[6]” Comme Choukhov, il avait été détenu aussi à Oust-Ijma. Il est habile dans les relations avec les autorités du camp, il fait tout pour améliorer la situation de sa brigade. Et il est le seul qui peut le faire.

”Un brigadier a besoin de beaucoup de lard: pour le PPT et puis pour son ventre[7]”. Mais Turine n’utilise les avantages de sa position (qui n’est en fait pas tellement meilleure que celle des autres zeks) que pour sa brigade. Pour que la 104 ne soit pas envoyée au Sotsbyte, il faut que le brigadier  graisse la patte au chef répartiteur: une livre de lard. Les chantiers du Sotsbyte, surnommés la «Cité du Socialisme», ”c’est du terrain vague, farci de neige”[8]. ”Pour s’en tirer vivants, une seule chose: marner en conscience”[9].

Il y a d’autres figures qui se détachent parmi les vingt-quatre membres de la brigade. ”César, c’est un riche: il reçoit des colis deux fois par mois, graisse la patte à tout le monde dont il a besoin et s’est trouvé une débrouille comme aide-tarificateur[10]”. Avant, il tournait des films pour le cinéma. Il est un représentant de l’intelligentsia russe, qui, même en détention, garde ses habitudes intellectuelles, discute ses idées avec un autre compagnon cultivé, le communiste Bouynovski, avec lequel il lui arrive de prendre du thé en cachette.

Bouynovski, lui, a été capitaine de frégate. Il a l’habitude de commander, il se tient encore fier car récemment arrivé au camp. ”Il adore expliquer, le commandant. Seulement, il fond à vue d’oeil: les joues flasques et un moral de fer[11]”. Ses principes puisent dans la doctrine communiste. Il a la foi idéologique qui lui donne l’espoir dans le salut.

Aliocha est habité par la foi chrétienne, il retourne toujours les pages de son Evangile dans laquelle il trouve un refuge et l’espoir du salut.

C’est Fétioukov-le-Chacal celui qui incarne la dégradation humaine, la perte de la dignité en faveur de petits profits en nourriture. ”Question mendigotage il est salement fort”. Il s’humilie car travaillé par la faim, il semble avoir perdu l’esprit.

Dans la brigade il y a aussi des Lettons, des Estoniens, des Moldaves, des Ukrainiens de l’ouest, représentants des régions annexées par la Russie suite au pacte gérmano-soviétique.

La brigade devient une famille pour le zek. Celui-ci partage avec ses compagnons les mêmes conditions, la brigade est aussi une sorte de milieu collégial. Au travail, ils se divisent par équipes, s’aident l’un l’autre et partagent la récompense, s’il y en a. ”Une brigade de camp, c’est un système pour que ça ne soit point l’administration qui fasse suer les zeks, mais que chaque zek oblige l’autre à marner[12]”.

Aussi dans chaque brigade s’établit-il une hiérarchie, le brigadier en tête. ”Parce qu’une brigade, si, vue de dehors, c’est rien que cabans noirs et matricules, regardée du dedans, c’est drôlement inégal: ça grimpe en escalier.[13]” Certains des zeks arrivent à se faire respecter par leur conduite quotidenne. Choukhov est l’un des deux meilleurs ouvriers, il est toujours prêt à rendre service au compagnon qui en a besoin, mais sans tomber dans la servilité. Il s’est fait une clientèle privée par laquelle il obtient de petits faveurs de la part des zeks plus riches. Il fait preuve d’une sagese populaire, il reste dans son coin sans demander rien à personne, il se construit la vie sans se faire du mauvais sang en se souvenant de la vie en liberté.

En fait, Choukhov ne manque pas sa famille. Il n’écrit plus à sa femme. Elle ne comprendrait pas la vie dans un camp. C’est des univers distincts, bien qu’analogues. ”On trouve plus à causer avec Kildigs le Letton qu’avec sa famille”, il constate. Choukhov n’entend lui non plus ce que lui racontait sa femme dans ses lettres. Il est dépassé par les événements d’hors le camp: il ne comprend pas la fuite des jeunes de son village vers la ville, en usine ou aux tourbières. Justement, il n’entend pas ”qu’on vive chez soi et qu’on travaille dehors[14]”. Avant, il travaillait sur sa terre, il vivait de sa terre. Maintenant, ça ne se passe plus ainsi. Il ne sait pas ce qu’il va faire lors de sa libération, mais il sait, en revanche, qu’avec sa capacité de travail et son esprit honnête, il se débrouillera.

La vie dans le camp se poursuit calmement pour quelqu’un qui se donne un code de conduite auquel il ne renonce jamais. Il faut survivre, accomplir sa tâche sur le chantier et garder sa dignité. Et ces trois règles sont interdépendantes. Pour la survivance, on lutte contre la faim. Mais la faim dégrade, l’affamé tend à laisser sa dignité de côté pour peu que son estomac soit rempli. ”S’il y a un reste dans une écuelle, vous résistez mal à l’envie de le licher”[15]. Choukhov a bien retenu ceci: ”le licheur d’écuelles, le pilier d’infirmerie et celui qui va moucharder au Parrain”[16] ne vont pas survivre au camp. L’avide, le feignant et le traître n’ont pas de chances de salut.

La faim reste toujours aux aguets. Choukhov a sa méthode:”Ça ne nourrit pas, ce qu’on avale vite[17]”. La nourriture est la même chaque jour pour de longues durées. La kacha, une cuillerée de sucre et quelques cents grammes de pain. ”En mettant le poids honnête, personne n’aurait tenu longtemps à la paneterie[18]”, car la paneterie est un lieu de privilège, il faut collaborer avec l’administration malhonnête pour garder sa place.

”Le bon côté de la soupe, le seul, c’est que c’est chaud[19]”. La soupe n’a pas de consistance, mais elle rechauffe. Choukhov porte toujours avec lui, dans sa botte, sa cuiller: ”elle avait fait tout le Nord avec lui[20]”, elle est devenue sa compagne. Dans le réfectoire, où l’on mange, ”on ne crache jamais les arêtes directement sur le plancher: c’est malpoli”[21]. Il existe donc des règles pour rendre supportable la vie en captivité. C’est des choses comme celle-ci qui occupent la pensée des forçats, les petites choses immédiates qui les entourent et auxquelles il faut faire face.

”Même pour penser, ça n’est jamais libre, un prisonnier. On retourne toujours au même point, en n’arrêtant pas de retourner les mêmes idées.”[22] C’est des idées sur le camp, sur les objectifs immédiats. ”C’est ça, la vie de zek. Choukhov en a l’habitude: toujours ouvrir l’oeil, crainte qu’on ne te saute à la gorge[23]”. Le danger veille à chaque coin, il faut l’éviter. Quotidiennement. Les contrôles, le contre-maître, les autres zeks et le poids de l’ensemble des aspects de la vie du camp. L’accablant quotidien: c’est lui le pire ennemi.

Dans le camp, un homme change. Ce qui était utile en liberté ne l’est plus en captivité. Pourquoi faire des plans d’avenir quand l’avenir est un aujourd’hui perpetuel? Sur quoi appuyer ses plans? Sur la loi, sur sa résistance physique et psychique, sur Dieu? ”Les Russes, ils ne savent même plus de quelle main ça se fabrique, un signe de croix.”[24]

Tout tourne autour du camp. La BOUR – la prison, le PPT – le service de la production planifié, la section des Loisirs Culturels, l’infirmerie silencieuse, reposante, chaude, le chantier menaçant – ”la Cité du Socialisme”, le réfectoire, les dortoirs, la brigade, l’administration: toutes ces choses composent avec la personnalité du zek pour faire sa vie.

L’infirmerie et le chantier paraissent des lieus de l’oubli. „C’est son rêve: attraper mal pour deux semaines ou trois”[25]. Choukhov veut se reposer. L’infirmerie se trouve loin du bruit, il y fait chaud, il y pourrait dormir sans se réveiller à cinq heures du matin pour l’appel quotidien. Mais si l’on ne peut pas obtenir le repos, alors le travail a le même effet: il efface les souvenirs et les soucis.

Dans le camp, tous les jours se ressemblent. Les dix-sept heures de la vie d’un zek, qui font le sujet du récit, passent chaque jour presque de la même manière. Si l’on a de la chance. En détention, le quotidien est à la fois l’enfer et le refuge. C’est la même journée qui retourne chaque matin. Paradoxalement, ça rend fou et ça rassure.

On ne discute pas politique dans le camp. Les fragments d’idéologie communiste sont des automatismes brandis par habitude. Les allusions au régime ne viennent pas de la part des zeks, elles surgissent tout simplement par analogie: l’organisation du camp renvoie à la structuration de la société. Le camp est l’image de la société russe entière, mais il est plus honnête: il est ce qu’il prétend être – un camp de concentration.

Le camp réunit des détenus égaux par la durée de leur condamnation et par les conditions de vie. Le travail y est prôné avec ardeur, dirigé vers l’édification de la ”Cité du Socialisme”, sur un terrain glacé où tout ce qui peut se faire, c’est des petits trous dans le sol. La confiance dans la libération est en déroute. Ne sachant plus à qui, à quoi se vouer, les détenus, victimes du régime, vivent pour rester en vie, ils n’ont plus de buts. Il y en a d’autres qui se fassent des illusions, d’autres qui attendent le temps de la vengeance, d’autres qui profitent à la situation, d’autres qui poursuivent leur vie comme si rien ne leur été arrivé, avec leurs loisirs culturels sans perspective, inconscients. Le camp, tel qu’il apparît dans le roman, c’est bien un concentré de société russe. Il en garde l’essence.

Simina DIACONU


[1] Alexandre Soljénitsyne, Une journéé d’Ivan Dénissovitch, Julliard, Paris, 1975, p. 53

[2] Id., p.63

[3] Id., p. 87

[4] Id., p. 86

[5] Id., p. 86

[6] Id., p. 64

[7] Id., p. 48

[8] Id., p. 27

[9] Id., p. 27

[10] Id., p. 66

[11] Id., p 57

[12] Id., p. 79

[13] Id., p. 36

[14] Id., p. 61

[15] Id., p. 26

[16] Id., p.26

[17] Id., p. 45

[18] Id., p. 45

[19] Id., p. 37

[20] Id., p. 36

[21] Id., p. 36

[22] Id., p.58

[23] Id., p. 51

[24] Id., p.36

[25] Id., p. 42

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